Les alternances nettes

Le 21 mars 2021

Dans un entretien lointain, un écrivain confesse qu’il lui arrive de vivre des périodes de lecture intense, ce qui lui permet de se ressourcer profondément, de retrouver l’inspiration, ainsi qu’un nouveau souffle. Et puis soudain le besoin de lire se tarit, et survient alors une période d’écriture frénétique. Et dans ce cas, il doit stopper toute lecture qui pourrait le parasiter. Ainsi, cet auteur alterne de longues journées productives d’écriture et des semaines de frénésie de lecture… Mais il est incapable d’accomplir les deux en parallèle, ou en tous cas pas de façon efficace ou agréable.
J’ai remarqué que je connais de semblables périodes d’alternance. Des semaines durant lesquelles je ne lis pas, et alors dans ce cas j’achète des livres, me donnant l’illusion de lire un peu quand même. Lire le quatrième de couverture d’un livre, ça compte, non ? Surtout si on en lit vingt avant de se décider à acheter le 21ème. Inversement, lorsque je suis dans une phase aigüe de lecture, je n’achète plus de livres, tout entier absorbé par l’objectif de réduction drastique de ma « PAL » (Pile A Lire), cette expression hideuse chérie des youtubeuses littéraires – non ce n’est pas sexiste, je n’ai encore repéré aucun Bernard Pivot du pauvre, ni de François Busnel en herbe sur la plate-forme vidéo de Google, que des filles.

En parlant de youtubeuses, j’ai failli acheté Les Enfants sont Rois, le dernier roman de Delphine de Vigan dont c’est le sujet principal. Très bankable, ça va cartonner. Mais j’ai reculé en parcourant la première page qui était une simple transcription d’une vidéo Youtube d’une maman qui met fièrement en scène sa progéniture. J’ai eu peur que la suite soit du même tonneau ; pourquoi risquer de lire 350 pages de productions youtubées que je m’efforce de fuir ?

Une prof de Jade a écrit un petit mot gentil à toute la classe ce dimanche. C’est le progrès technologique, les profs peuvent maintenant contacter leurs élèves sept jours sur sept. Deux phrases sympathiques et bienveillantes. Mais deux phrases pour deux fautes. Des fautes de conjugaison qui nous retiraient deux points dans nos dictées de collégiens : un participe passé à la place d’un infinitif, et une faute sur une terminaison d’un verbe du troisième groupe. On peut toujours se consoler en se disant que c’est la prof de dessin. Peut-être aurait-elle dû faire un dessin d’ailleurs. Sérieusement, là ça m’aurait scotché. Je guette le prochain mot du prof de musique, en espérant qu’il se décidera à nous produire une vidéo chantée.

Ces bourdes me font penser à la cérémonie des Césars l’autre jour. Oh, je ne l’ai pas regardée, il y a tellement de niaiseries à la télé que même en voulant regarder le programme le plus nul de la soirée, c’était difficile de choisir celui-ci. Mais vu les remous provoqués par cette soirée d’auto-célébrations corporatistes, je n’ai pas pu faire autrement que de subir quelques images croustillantes diffusées a posteriori. Parmi elles, une paire de fesses molles et de seins sanguinolents d’une actrice de série B, avec cette inscription dans le dos « Rend nous l’art Jean« . Ha-Ha-Ha… Pour la subtilité, on repassera. Pour l’orthographe aussi : quatre mots, une faute. Je veux bien qu’une actrice sur le retour s’identifiant à un femen se mette à poil à la télé, encore faut-il le faire avec panache. Quand Michel Serrault faisait de même au journal de 20h de Bruno Masure, au moins c’était drôle.

Pour relever un peu le niveau et retrouver un état d’esprit positif vis-à-vis du petit écran, j’ai visionné une demi-douzaine d’interviews télévisées de Sylvain Tesson en promotion pour ces différents bouquins, la plupart du temps invité dans des émissions de Ruquier. Ce type est vraiment aussi passionnant à écouter qu’à lire. Il utilise pour parler un vocabulaire très riche, et sa manière de s’exprimer est à la fois fluide, très singulière et souvent drôle. En fait, pour employer l’expression populaire, il parle comme un livre, mais un livre de grand écrivain. Ce garçon est vraiment étonnant. Du coup, je n’ai pas pu m’empêcher de commander son reccueil de nouvelles « S’abandonner à vivre » ainsi que « Une vie à coucher dehors« , tous deux publiés par Gallimard et multiprimés.
Et comme les lectures finissent toujours par influencer, je commence à réfléchir à un projet de marches, de randonnées ; pourquoi pas le chemin de Stevenson dans les Cévennes ; le GR20 en Corse ; ou bien Compostelle à partir des Pyrénées ; ou la traversée de la France de Nice au Cotentin pour suivre les pas de l’auteur Sur les Chemins Noirs, ce qui me donnerait l’occasion de faire une halte dans le Cantal. Ce ne serait pas superflu, les délicieux yahourts bio de la Ferme de la Maison Rouge ainsi que les succulentes saucisses d’Al Païs commencent à me manquer. Par contre, autant vous prévenir tout de suite, aller pister les panthères des neiges au Tibet ou rester enfermé six mois d’hiver glacial dans une cabane en Sibérie avec pour seule compagnie quelques moujiks imbibés de vodka, je n’y suis pas encore prêt.

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