La prophétie du dentiste

Le 20 septembre 2019

La vie est faite de lents itinéraires monotones sur des autoroutes encombrées, de rafraîchissantes chevauchées échevelées sur des petites routes de campagne zigzagantes, et de ballades pittoresques sur d’étroits chemins vicinaux enherbés. Et puis, tout d’un coup, on arrive à un grand carrefour. Là, plusieurs directions possibles. Il faut choisir. On sait que, quelle que soit la voie retenue, notre vie sera radicalement changée. A jamais. Ces grands carrefours de l’existence, chacun d’entre nous devra en négocier un certain nombre, peut-être entre deux et dix en fonction des individus. Je dois en être à quatre ou cinq.

Mon premier carrefour, c’était le bac. On n’en a pas conscience quand on arrive en terminale, légèreté inconsciente de la jeunesse. Après le bac, tous les copains se dispersent, on quitte sa famille, ses repères aussi, bref on change de vie. C’est ainsi que je me suis retrouvé à seize ans et demi au Puy-en-Velay pour étudier l’informatique.

La première personne qui m’avait fait prendre conscience de ce grand virage post-bac, c’est mon dentiste. Oui, mon dentiste était un peu philosophe. Le Dr Rispal, toujours avenant, calme et souriant, avait bien du mérite avec moi. Etant ado, j’avais pris la décision – sans doute un peu radicale – de ne plus me brosser les dents. Du tout. Plus exactement, je me les brossais uniquement avant d’aller le voir. J’y mettais par contre un certain acharnement, double temps de brossage et triple dose de dentifrice. J’arrivai ainsi à chaque rendez-vous les gencives passablement irritées et l’haleine extraordinairement mentholée. Mais je crois qu’il avait détecté mon petit stratagème… C’est drôle parce qu’aujourd’hui, je suis devenu un vrai tyran du brossage de dents avec Jade, je me suis mué en véritable extrémiste des recommandations de l’Union Française pour la Santé Bucco-Dentaire. J’avais d’ailleurs été un peu déçu quand cette organisation pourtant rigoureuse avait lâchement abaissé ses préconisations à deux brossages quotidiens, contre trois auparavant.
En tous cas, de nos jours, les enfants n’ont plus trop d’excuses, avec la brosse à dents électrique qui bipe au bout de deux minutes, c’est plus facile de tenir les bonnes résolutions. Quand même, quand on y pense, quel visionnaire de génie celui qui a inventé la brosse à dents électrique.
Le Dr Philippe-Guy Woog figure ainsi dans le top 3 de mes inventeurs préférés. Dans mon palmarès, je le classe entre Steve Jobs et un certain Clark qui, en 1935, dans le New Jersey, a inventé l’incroyable tondeuse électrique à poils de nez. Il était grand temps de rendre hommage à ses deux bienfaiteurs de l’humanité injustement méconnus.

J’imagine que le Dr Rispal, comme tous les dentistes, avait dû faire l’acquisition d’une machine de Clark, par égard pour ses patients, situés à l’immédiate proximité de son appendice nasal…
Le Dr Rispal, disais-je, m’a raconté un jour que pour lui, le virage post-bac avait complètement changé sa vie. D’un lycéen de niveau moyen et très modérément concerné par ses études, il s’était transformé en véritable passionné dès lors qu’il avait intégré dentaire. Il y avait trouvé sa vocation.
Ce qui est bien avec les dentistes, c’est qu’ils sont rarement contredits dans la mesure où, de toutes façons, la plupart du temps leurs patients ont dans la bouche, en plus des doigts latexés du praticien, toute une ribambelle d’ustensiles métalliques, sans parler de cet horrible aspirateur buccal qui vous dessèche la langue comme un lendemain de cuite.
J’ai gardé en tête cet enseignement de mon dentiste, car figurez-vous qu’il m’est arrivé exactement la même chose qu’à lui. Après le bac, j’ai trouvé dans l’informatique ma vocation, et celle-ci a complètement changé ma vie.

Si je vous raconte tout cela, c’est parce qu’aujourd’hui, je suis à un nouveau carrefour de ma vie. Plusieurs options s’offrent à moi, et je n’ai même pas encore de vision claire sur le nombre de routes possibles. On va dire que j’y réfléchis activement, l’aventure continuera probablement ailleurs, probablement pas dans le numérique, peut-être même pas dans l’innovation. J’ai fêté hier mon 46ème anniversaire, et j’apprends encore à m’écouter pour savoir ce qui me motive profondément, et savoir comment je vais dépenser les quelques années de « vie active » – quelle expression hideuse – qu’il me reste. Et en attendant, je vous donnerai des nouvelles ici. Bonne journée à vous, et la prochaine fois que vous allez chez le dentiste, pensez à moi !