Halte au Caylar

Le 10 février 2020

Connaissez-vous Le Caylar ? Pour la plupart des automobilistes qui empruntent l’A75 en direction de la côte languedocienne, Le Caylar n’est ni plus ni moins que le nom d’une aire d’autoroute aux confins du plateau karstique du Larzac, juste avant le pas de l’Escalette et la longue descente sinueuse à fort pourcentage qui vous mène jusqu’au rivage méditerranéen.

Cette grande aire est l’une des plus fréquentées, après celle de l’Aveyron, à Séverac-le-Château. Des milliers de véhicules font halte chez Total au Caylar, souvent pour faire le plein puis une pause-pipi – l’inverse est nettement moins fréquent nous disent les études. Parfois, le touriste déjeune sur place, dans la cafétéria Casino. Plus rarement, il poussera sa visite jusqu’au magasin de produits locaux, habilement installé par les aveyronnais pour s’approvisionner en denrées du cru avant de passer la frontière héraultaise. De l’essence, des sanitaires, manger pas trop cher mais pas trop bon non plus, de grands parkings goudronnés avec un fort renouvellement : en fait l’aire du Caylar, c’est un peu La Jonquera de l’Aveyron, les maisons closes en moins.

Et c’est ici que j’avais décidé de faire une pause d’une nuit en remontant d’Aix-en-Provence vendredi dernier. Je ne me sentais pas en mesure d’effectuer les presque cinq heures du trajet de retour après ma séance de signature chez le notaire de la place d’Albertas, et après avoir parcouru la même route dans l’autre sens le matin même.

J’avais pris une chambre à l’hôtel du Rocher, à l’ambiance familiale et au prix très abordable, avec une réceptionniste à visage humain, entendez par là qu’elle n’avait pas le discours formaté des employés d’hôtels Accor. Malgré l’heure tardive, on m’a conseillé pour dîner deux établissements distants d’à peine quelques décamètres. Il y avait le Berger & Burger dont la viande était certifiée de race Aubrac me dit-on. J’ai préféré contredire TripAdvisor en poussant la porte du Cortese, un italien qui proposait une formule au prix défiant toute concurrence : plat de pâtes fraîches avec tomates, aubergines, coppa, pecorino, avec un verre de rouge sans prétention pour les faire glisser, et un tiramisu maison en dessert. Le tout pour 16 euros un vendredi soir. Pas mal. Le patron m’a semblé d’origine italienne, mais n’avait ni l’exubérance ni la chaleur humaine des transalpins. C’était disons un italien de la catégorie des besogneux, c’est à dire un italo-aveyronnais typique. Il m’a fait penser à Burt Young, cet acteur américain d’origine italienne qui jouait le rôle de Paulie Pennino dans les Rocky. Un petit bonhomme de caractère, bougon en apparence, mais attachant…

Dans la salle du restaurant, régnait un calme appréciable, à peine troublé par les bruits du personnel s’affairant en cuisine. C’est là, dans une solitude songeuse, entre deux bouchées de mascarpone chocolaté, que j’ai réalisé que ce petit village du Caylar était en fait à l’image de notre monde moderne. D’un côté l’aire d’autoroute massive, bruyante, industrielle qui accueille les hordes de touristes-consommateurs qui se pressent vers les plages. La station-service est dirigée par une multinationale du CAC40, pendant que la restauration est gérée par un géant de l’hyperconsommation du SBF120.
A l’autre bout du spectre, sur la pointe des pieds, en bordure de l’aire comme pour ne pas la déranger, les indépendants organisent la résistance. Ils n’ont pas les budgets publicitaires, le savoir-faire marketing, ils n’ont pas les batteries d’études de marché, encore moins de logiciels prédictifs de consommation, ou de pages Facebook animées par des community managers salariés. Mais ils ont quelque chose que n’ont pas les grands groupes : une âme, un visage, une authenticité, une fragilité même, celle du petit patron qui officie derrière le comptoir en face de vous, à qui vous pouvez parler. Et c’est le genre de détails qui me touchent de plus en plus.

En repartant du Caylar samedi matin, je savais que je n’avais pas dormi dans le meilleur hôtel du monde ni dîné dans le meilleur resto. Mais, pour des prestations d’un bon rapport qualité/prix, j’avais ressenti l’agréable sensation d’avoir agi, un peu, si peu, dans l’intérêt général. Car notre intérêt à tous, ce n’est pas d’aller dans le sens de l’uniformisation, de la concentration, de l’aseptisation, mais plutôt de permettre l’expression de la diversité, voire de la créativité et de l’audace. En une phrase : délaissons au moins ponctuellement les grands groupes pour favoriser les petits commerçants.

De retour à Aurillac, mon oeil a été attiré par une grande affiche de recrutement en prévision de l’ouverture d’un nouveau McDo. Et je me suis dit qu’à chaque fois qu’on ferme un restaurant indépendant et qu’on ouvre un fast-food mondialisé, c’est un peu de notre culture, de notre identité, qui se délite.