L'oncle Marceau

Le 12 février 2020

« Et surtout, n’oubliez pas de passer dire bonjour à l’oncle Marceau quand vous serez là-haut ! ». Alors, c’est ce qu’on avait fait, on était allé dire bonjour à l’oncle Marceau.

Il habitait le village du Bono, dans le Morbilhan, à une vingtaine de kilomètres de notre camping de la Trinité-sur-Mer. Nous n’aurions pas eu d’excuses. C’était l’oncle de mon beau-père ou, si vous préférez, l’arrière-grand-oncle de Jade. Elle était d’ailleurs venue avec nous pour visiter ce vieux monsieur, de 85 ans plus âgé qu’elle. Je ne l’avais pour ma part jamais rencontré, et même Myriam ne se rappelait plus de quand datait la dernière fois. Nous l’avions invité à notre mariage il y a 13 ans, mais on venait de lui trouver un cancer à évolution lente, et il ne s’était pas senti le courage d’affronter les huit heures de route.

La maison de l’oncle était semblable à toutes celles de ce quartier résidentiel champêtre, une belle et solide demeure bretonne en granit, cerclée d’un jardin en manque d’entretien mais luxuriant, dans lequel pouvaient s’épanouir librement des hortensias bodybuildés. Marceau vivait ici, seul depuis près de vingt ans, après le décès de Madeleine, son épouse. Sa vie quotidienne probablement rythmée par les visites des aides ménagères et autres infirmières.

Quand il est apparu sur le seuil par cette belle journée de juillet, tout frêle et en short, un peu voûté avec sa moustache blanche, il m’a immédiatement fait penser à Agecanonix, ce vieux breton comique des Astérix de mon enfance, plus précisément un Agecanonix étonnament veuf de Falbala. Il avait aussi un côté loup de mer, peut-être à cause de la proximité de l’océan, ou de sa gouaille naturelle qui lui conférait certaines intonations du Capitaine Haddock, en moins colérique tout de même.
Pourtant Marceau Vincelet était né dans l’Aisne, et avait fait toute sa carrière à Paris comme chauffeur à la RATP. Très tôt retraité, il avait passé nettement plus de temps à la retraite qu’à piloter des rames du métro. Il nous a montré son permis qui datait des années 50. On n’était donc pas exactement en présence d’un Tabarly, même s’il en avait un peu l’apparence. Il nous a toutefois confié qu’autrefois il aimait bien partir se balader avec sa petite barque, seul, ce qui ne manquait pas de mettre en colère Madeleine…

On a discuté un peu. Le vieil homme s’est extasié devant Jade : « quelle belle demoiselle ». Il nous a confié lire beaucoup malgré son âge, surtout des romans d’aventure, des histoires de pirates probablement. Il y avait d’ailleurs quelques bouquins de poche qui traînaient ça et là dans le salon.
Il a proposé qu’on boive un coup, et a guidé Myriam pour préparer un jus de fruits. Il avait justement acheté des oranges en prévision de notre venue. Myriam a saisi le presse-agrume qui, au vu de la moisissure apparente, n’avait pas été lavé depuis le millénaire dernier. La voyant commencer à faire la vaisselle, il a protesté : « Oh, c’est pas la peine ». Puis, il nous a montré des verres qu’on a sortis sur la table. « Ceux-là, c’est pas la peine de les laver, ils n’ont jamais servi ! ».

Marceau avait toute sa tête, mais une mémoire parfois étrangement défaillante. Ainsi lorsqu’on a fait allusion à son frère, c’est à dire le grand-père de Myriam, il nous a regardés avec étonnement. « Mon frère ? » Puis, posant sa main sur son front : « J’ai un frère ? Je ne sais plus… Là, je ne vois pas ». Il s’est écoulé une minute de silence, puis la conversation a repris comme si de rien n’était. C’est ce jour-là que j’ai appris un nouveau mot d’argot : « bignole », qui est une concierge, terme utilisé par Marceau pour désigner une personne excessivement bavarde.

Avant de prendre congé, il a tenu absolument à nous faire visiter son jardin, en marchant prudemment pour ne pas tomber sur le dallage, ce qui lui était arrivé il y a plusieurs années, et ça il ne l’avait pas oublié.
On a fait le tour des arbres fruitiers, de quelques plantations de légumes qui avaient dû dans le passé être beaucoup plus vastes et pimpantes. Myriam m’avait parlé d’une variété d’algues qu’il utilisait comme fertilisant naturel et qui donnaient aux pommes de terre un goût incroyable.
Marceau me dit : « Il aurait fallu désherber, faudra que j’en parle au syndicat. » Ca m’a fait rire. Du coup, il m’a refait cette blague deux autres fois avant la fin du tour de la propriété.
On a aussi visité le garage qui abritait une voiture toute neuve que le vieil homme conduisait encore parfois. Parmi les outils, j’ai reconnu un vieux bob Ricard que portait son neveu sur une vieille photo des années 80. Marceau faisait partie de cette génération qui ne jetait rien.

Nous avons passé une heure ou deux avec l’oncle. Après avoir immortalisé le moment avec une photo de famille, nous l’avons quitté. Avant de revenir au camping, nous avons découvert le magnifique petit port de Saint-Goustan, à Auray, à 5 km du Bono. Il faisait beau et chaud, enfin juste assez pour ne pas avoir froid à l’ombre des maisons médiévales à colombages. Sur la façade d’une auberge du port, figurait une plaque de marbre qui rappelait le débarquement ici même en 1776, de Benjamin Franklin, venu négocier la première alliance entre les Etats-Unis et la France. Ca m’a rappelé que je m’étais promis de lire sa biographie, rédigée par le maître en la matière : Walter Isaacson, dont j’ai déjà lu la bio de Steve Jobs, Léonard de Vinci…

Six mois plus tard, je n’ai pas encore lu la bio de Benjamin Franklin. Mais il y a quelques semaines, Marceau nous a quittés dans sa 96ème année. En regardant aujourd’hui la photo du vieillard qui posait aux côtés de Myriam et de Jade devant les hortensias bleutés, je me dis que le monde reste imparfait et incertain, mais la fin inéluctable. Faudra que j’en parle au syndicat.

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