Voyage à Lourdes

Le 24 août 2019

« Sébastien, de toutes façons il finira curé », s’exclama mon cousin, qui lisait en moi une inconcevable piété. Nous devions avoir une douzaine d’années, et il est vrai que j’assumais ma charge d’enfant de choeur avec application et une remarquable assiduité : une soixantaine de messes par an, servies pendant 7 ou 8 ans. D’abord simple servant, on avait ensuite fait appel à moi pour des lectures. La deuxième lecture était ma favorite, et en particulier les lettres de Saint-Paul. Elles commencent toujours par « Lecture de la lettre de Saint-Paul apôtre aux… » suivi par un gentilé exotique qui permettait de distinguer ceux qui avaient préparé leur lecture des imprudents qui la découvraient. J’aimais beaucoup les corinthiens, les éphésiens, les colossiens, mais rien ne valait à mes yeux les mystérieux thessaloniciens.
Enfin, l’abbé m’avait même quelquefois demandé de donner la communion aux fidèles, ce qui indubitablement marqua l’apogée de ma carrière ecclésiastique. Une carrière émaillée toutefois d’un regret, celui d’avoir raté l’événement de la paroisse qui a marqué des générations d’enfants de choeur.

C’était un jour de la Toussaint, et comme de coutume, l’abbé, assisté de quelques servants, s’était rendu au cimetière pour bénir solennellement les tombes. Pour les plus ignorants d’entre vous, sachez que ça consiste pour le curé à tremper un goupillon composé d’un manche en bois et d’une extrémité métallique dans un seau d’eau bénite, puis à effectuer un vigoureux signe de croix avec le goupillon en direction des tombes, dispersant au passage quelques gouttes d’eau. Sauf que ce jour-là, les choses ne se sont pas passées comme prévues. L’abbé empoigne le goupillon, et au premier signe de croix, la partie métallique se détache, et voltige à au moins 7 ou 8 mètres devant lui, allant frapper violemment un pot de chrysanthème qui faisait de toute évidence obstacle à la volonté divine. Le pot se casse, les morceaux s’effondrent, la terre s’effrite, et le chrysanthème se couche finalement dans une sorte de génuflexion végétale de circonstances. Il n’en fallait pas plus pour que le fou rire prenne les enfants de choeur, mais aussi le curé. Ne pouvant plus revenir à la solennité requise, la bénédiction a dû être écourtée, et la fine équipe est revenue à la sacristie en se tenant les cotes. C’était sans doute la plus joyeuse bénédiction de cimetière de la Toussaint.

Vous connaissez la suite, la prophétie du cousin ne s’est pas réalisée. Je ne suis pas curé, mais je garde de cette période de très bons souvenirs, et une culture religieuse catholique que je tente de transmettre à ma fille. C’est dans ce contexte que nous nous sommes rendus deux jours à Lourdes cet été. J’y étais allé une première fois au lycée, avec un groupe de jeunes, dans une ambiance priante et chantante.

Ce qui frappe inévitablement la première fois qu’on arrive dans la cité mariale, c’est le côté commercial, les vierges en plastique et autres chapelets à paillettes. Aurélien Bellanger le dit très bien : « Lourdes c’est Jésus faisant demi-tour et acceptant finalement les marchands dans son temple ».
Mais il faut passer outre, et entrer dans le sanctuaire. Il faut participer à la procession nocturne, se rendre à la grotte, mettre un cierge, déambuler sur le chemin de croix, assister à un office pour sentir la ferveur, boire l’eau de la source, visiter les différents lieux de culte tapissés de milliers d’ex-voto. Lourdes, c’est quelque chose, c’est un endroit spécial, il y a une ambiance particulière. Les gens sont venus du monde entier, et d’ailleurs de plus en plus souvent hors de l’Europe, les français étant désormais minoritaires à Lourdes. L’ambiance est bon enfant, sans stress, sans le vernis du paraître. Une ambiance qui contrastait radicalement avec celle de la station balnéaire dont nous arrivions.

Lors de mon premier voyage, j’avais été bouleversé par la procession aux flambeaux au cours de laquelle nous avions chanté le Magnificat de Taizé, et l’Ave Maria de Lourdes, et ébranlé par un moment de prière silencieuse à genoux devant la grotte.
Trente ans ans plus tard, revenu avec ma mère, ma femme et ma fille, j’ai été touché par notre visite de la Basilique Notre-Dame du Rosaire. Le temps y était comme suspendu. Au moment où on allait ressortir, un office a débuté. J’aurais pu rester là une minute, une heure ou la journée, je n’avais plus envie de repartir.