Le capitalisme est-il moral ?
Une fois n’est pas coutume, c’est le livre d’un philosophe que je vais vous présenter et que je suis en train de terminer actuellement. C’est rare que je m’attaque à ce genre d’ouvrages… Je m’étais bien essayé récemment à la lecture du livre de notre philosophe et ex-ministre de l’éducation nationale Luc Ferry intitulé « Qu’est-ce qu’une vie réussie ?« , mais je n’avais pas pu le terminer. Sans doute avais-je été abusé par la promo du bouquin effectuée jusque dans l’émission de Drucker, promo visant à nous faire croire que ledit livre était sans doute un ouvrage de vulgarisation donc accessible au plus grand nombre… Bref, habituellement les livres philosophiques me lassent rapidement lorsqu’ils font sans cesse référence aux grands philosophes en prenant pour principe de base que le lecteur lambda les a tous lus. Ce qui est loin d’être mon cas, vous l’aurez deviné !
Tout ça pour dire que cette fois, en surfant sur Alapage.com, j’ai succombé à une offre qui promettait une dédicace de l’auteur aux cinquante premiers exemplaires achetés. Et j’ai donc commandé un exemplaire du livre en question dont le titre est « Le capitalisme est-il moral ? » et l’auteur : le philosophe André Comte-Sponville. L’ouvrage est sorti récemment chez Albin Michel (février 2004).
En vérité, j’ai moins acheté ce livre pour la dédicace ou pour son titre, que pour son auteur, que j’avais eu la chance d’entendre lors d’une conférence il y a quelques mois à la CCI du Cantal*. Ce jour-là, André Comte-Sponville intervenait sur les sujets de la mondialisation, de choc des civilisations et des valeurs morales. A l’époque, j’avais été littéralement passionné, et j’ai donc vu là l’occasion de me replonger dans la pensée de l’auteur qui sait si bien vulgariser son propos avec des exemples concrets de la vie de tous les jours (ce qui n’est pas le lot de tous les philosophes, vous en conviendrez).
Dans « Le capitalisme est-il moral« , l’auteur s’interroge sur les relations entre l’économie et la morale. Pour cela, il commence par définir 5 ordres au sens Pascalien du terme (mais je n’ai pas lu Pascal, donc vous m’accorderez de n’avoir pas vérifié l’affirmation de l’auteur sur ce sujet 😉 ) :
1. L’ordre économique, technique et scientifique
2. L’ordre politique et juridique
3. L’ordre de la morale
4. L’ordre de l’amour
5. L’ordre du divin pour ceux qui sont croyants
Après avoir défini les rôles, les limites et les interactions entre les 5 ordres (enfin surtout les 4 premiers), l’auteur en déduit que le capitalisme est par essence amoral (au sens privatif du préfixe). L’économie n’est donc ni morale ni immorale, car la morale lui est tout simplement étrangère.
Evidemment, je ne vais pas aller plus loin dans l’argumentation n’ayant pas le talent de Comte-Sponville, sous peine de trahir ses propos. Sachez que ce bouquin est passionnant, qu’il se lit très facilement et qu’il est aisément compréhensible pour les béoticiens dont je fais partie. Et cela pour une raison simple : ce bouquin est en fait un compte-rendu des conférences sur ce thème que l’auteur a données. Le style est donc plus proche de l’oralité que du discours écrit et touffu du philosophe moyen. En clair, le texte est truffé d’anecdotes et d’exemples parfois ne manquant pas d’humour ! La fin de l’ouvrage est consacrée aux réponses fréquemment posées par les auditeurs des conférences (très bonne idée de les avoir incluses).
Mais c’est aussi et surtout un bouquin qui fait réfléchir sur ses propres actions en tant que chef d’entreprises. Quand j’agis tous les jours est-ce que mes actions sont du ressort de l’ordre économique (l’intérêt de mon entreprise) ou juridique (pour respecter la loi) ? Quelle est la place de la morale dans mon action ? Quel est l’objectif de mon entreprise ? Quels sont les buts personnels que je me fixe ?
« Le capitalisme est-il moral« , un livre que je vous conseille. Et si vous avez l’ocasion d’entendre Comte-Sponville lors d’une conférence, ne la manquez surtout pas ! Même si vous ne partagez pas ses idées de « libéral de gauche » (comme il aime à se définir lui-même), vous en ressortirez grandis et avec pas mal de réflexions en tête qui vous permettront d’avancer !
* Dernière minute : je viens de retrouver un peu par hasard le texte de la conférence donnée par André Comte-Sponville à la CCI du Cantal le 23 octobre 2003. Il s’agit plus exactement d’une transcription d’une conférence donnée par le même orateur à la CCI de Roanne (42) mais je constate que leur conférence était identique à la nôtre, vive le net ! 😉











Krysztoff
le 11 mai 2004C’est fou çà! il n’y a aucun commentaire sur cette note pourtant fondamentale, et moultes sur Barbie et Ken, certes amusant, mais trivial!! 🙂
Alors je m’y mets: tout d’abord, je n’ai pas lu ce livre mais rien que le titre me donne envie de le lire. Le titre et plus encore ce que tu en dévoiles de la conclusion: ainsi, donc, le capitalisme serait amoral, cad j’ai bien compris, hors de tout jugement moral. Alors çà, c’est assez étonnant et je serai donc curieux de voir en détail comment A. Comte-Sponville, homme de gauche parait-il, arrive à cette conclusion.
Si on considère le capitalisme comme un système d’organisation économique théorique, alors effectivement, je veux bien concevoir qu’il n’est ni moral ni immoral. L’économie ne s’occupe pas de morale (là est bien parfois justement son plus grand défaut!). Dans ce cas, cette remarque vaut pour tout autre système économique, et en particulier pour le communisme.
Mais si on considère que le capitalisme est aussi et surtout un système politique et un système de répartition des richesses et des moyens de production, alors je ne vois pas comment il peut sortir du champ du jugement moral. D’ailleurs, la naissance du capitalisme, y compris comme système économique, est étroitement lié à la levée de taboux moraux, en l’occurence l’usure (et donc les taux d’intérêts). D’où son développement dans les sociétés protestantes bien avant les sociétés catholiques (voir le théorie de Max Weber à ce sujet sur le lien entre protestantisme et naissance du capitalisme).
Par ailleurs, quand bien même le capitalisme en tant que tel pourrait sortir du champ de la morale (encore faudrait-il définir ce que c’est?), les capitalistes en tant qu’acteurs sociaux ne le peuvent pas. Et c’est bien le fondement de l’analyse marxiste de la lutte des classes. D’où effectivement les questions que tu soulèves en tant qu’entrepreneur. Mais les différents ordres définis sont selon moi indissociables dans la prise de décision. Tes actions ne sont pas que du ressort strictement économique, ou strictement juridique, mais il y a interpénétration de tous ces facteurs. Et arbitrage ensuite selon ta propre morale.
Toute la limite de la science économique, aussi raffinée soit-elle, est qu’elle ne peut élaborer une théorie de l’optimum du partage des richesses créées. Tout simplement parce que justement, la définition de l’optimum dépend des critères moraux d’une société donnée.
Houssein
le 22 juin 2004http://www.rundom.com/houssein/index.php?itemid=606