Je cours différemment

Le 17 janvier 2020

Je m’étais mis à courir régulièrement après avoir remarqué que le sport n’était plus qu’un souvenir de ma jeunesse, à l’époque du collège, quand mon père était mon prof de gym. Et surtout, une visite médicale de routine m’avait définitivement convaincu de passer à l’action. Le toubib après m’avoir ausculté m’avait déclaré, blasé et narquois : « Vous avez le coeur d’un homme de quarante ans ».
J’en avais vingt-trois.

Cette année-là, je me souviens encore du footing que je m’étais imposé après un déjeuner copieux et arrosé d’un Tavel rosé avec mes deux associés – moi qui ne buvais jamais – à l’issue de l’assemblée générale constitutive de l’entreprise qui était sur le point de lancer jeuxvideo.com…
J’étais sorti de chez mes parents à Neussargues, pour une petite boucle de cinq kilomètres en direction de Moissac, en passant par le chemin du bois du Cheylat qui longe la voie ferrée désaffectée reliant autrefois la plus grande gare de triage du Cantal à Bort-les-Orgues.
Dès les premiers mètres, des semelles de plomb, le souffle court, l’estomac rempli de tournedos, de truffade, d’entremet au chocolat et de rosé. Avec la désagréable impression qu’on m’a greffé un coeur de 80 ans à la place de celui de 40 pendant mon sommeil. J’avais peiné à garder un rythme et à ne pas marcher.

J’avais à cette époque et pendant les années qui suivirent, comme beaucoup de joggers, une approche très compétitive du footing. Equipé d’un podomètre, puis d’un cardio-fréquencemètre, mais jamais d’un baladeur – je n’ai jamais supporté de courir en musique – , je me battais contre moi-même, contre le chrono, contre les problèmes que je rencontrais au bureau, et même contre les autres coureurs. Dès que j’en apercevais un en point de mire, c’était plus fort que moi, j’avais beau me raisonner, imperceptiblement j’accélérais, il fallait que je le dépasse… Et rien ne me faisait plus plaisir qu’un coureur-compétiteur comme moi qui me doublait à toute allure mais que je rattrapais irrésistiblement trois kilomètres plus loin.

Je tenais à jour un fichier Excel qui référençait toutes mes sorties, avec le parcours, le kilométrage, et même mes sensations du moment. Mon record de distance était une sortie d’environ 23 kilomètres, l’année la plus faste fut 2013 avec 105 sorties pour un total de 1200 kilomètres courus. A exactement quarante ans, j’étais au sommet de ma carrière sportive.

Voilà pour le palmarès. Aujourd’hui, mon approche a changé. Question de génération. J’arrive à un âge où les coureurs arrêtent la course à pied. Arrivés à la quarantaine, tous les joggers décident presque unanimement que le moment est venu de raccrocher les Asics : souvent pour des problèmes de dos ou de genoux. Et tous ces ex-coureurs deviennent des marcheurs, des cyclistes ou des nagueurs. J’ai commencé ma mutation en acquérant un vélo l’an dernier, mais je cours toujours. Plus pour gagner, je cours désormais pour prendre l’air. Sans podomètre ni cardio-fréquencemètre, sans fichier Excel. Juste mes runnings, la route, la nature et moi. Sans contrainte, sans impératif, sans autre objectif que celui de se faire plaisir, je décide de la distance en cours de route en fonction de mes sensations. Et même si nécessaire, j’ose marcher.

Hier par exemple. J’ai suivi mon circuit favori. A partir de Toulousette, j’ai gagné le haut du cimetière de Massigoux, puis suis redescendu entre le lycée agricole et l’ENIL, j’ai bifurqué à gauche vers le lycée Jean Monnet. En passant à proximité des écoles, j’ai ainsi l’illusion qu’Aurillac est décidément une ville formidablement jeune, très active, dynamique, pleine de vie… J’ai poursuivi vers les jardins de la Résinie, majoritairement peuplés de personnes âgées, sympathiques mais qui me font définitivement perdre mes illusions au sujet de la supposée jeunesse aurillacoise. Puis, par la voie verte interdite aux véhicules motorisés, il est possible de monter jusqu’au village de Saint-Simon. Là, les jours de forme olympique, j’emprunte la côte à fort dénivelé qui rejoint la route des crêtes, et alors je reviens vers Aurillac par une chaussée d’altitude souvent venteuse. Par beau temps, la descente avec la vue sur Aurillac est éblouissante…
Ainsi, je ne collectionne plus les kilomètres, mais les vues d’Aurillac par soleil couchant, les petits animaux étonnés de me croiser, les paysages naturels, les vaches qui paissent paisiblement, les promeneurs avec lesquels j’échange un bonjour, et la Jordanne, puissant torrent tumultueux l’hiver mais qu’on peut franchir à pied sec l’été sur les grosses pierres…