Frère Chermain

Le 15 avril 2020

C’était l’année où les filles de la classe avaient dansé sur « Les Démons de Minuit » à la séance de Noël. Moi, j’avais joué dans un sketch humoristique dans lequel je tenais le rôle principal, Cossard, un collégien attardé de 18 ans au nom prédestiné. C’était l’année du voyage de classe à Londres. C’était l’année de mes premières amoureuses – la craquante Stéphanie, la lumineuse Christine, la brillante Karine… C’était l’année où l’on avait été primés au concours de la Résistance et reçus en Préfecture. Nous étions un groupuscule de douze élèves, neuf filles et trois garçons, la classe de 3ème 1, celle des latinistes, honnis par nos homologues de 3ème 2, qui eux savaient faire quelque chose de leurs dix doigts.

A la fin de cette année qui restera comme l’une des plus mémorables de ma scolarité, on est venus nous voir pour nous demander de rédiger un petit mot de remerciement au nom des élèves, à l’attention du Frère Chermain qui quittait le Collège. Je ne le savais pas, mais ce départ signait aussi une perte inestimable, celle des Frères des Ecoles Chrétiennes au sein du Collège Notre Dame des Oliviers de Neussargues.
On s’était mis au travail avec quelques camarades de classe. Je me souviens que nous n’étions pas très inspirés. Madame Chastel, notre professeur d’anglais, nous avait donné quelques pistes.

Frère Chermain était notre professeur de mathématiques et d’espagnol. Son enseignement était très classique voire conservateur, mais probablement efficace. Soyons honnête, il ne m’a pas transmis de passion pour les maths ni pour la langue de Cervantes. Il enseignait l’espagnol comme un prof de maths. C’est à dire comme une langue technique, et fondamentalement écrite. On a passé des heures à noircir des tableaux de conjugaison, on bossait la grammaire, mais on ne savait pas parler. Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’il parlait le castillan couramment. Mais plus que son enseignement, certains détails de sa personnalité m’ont marqué.
Chaque matin, lorsqu’il inaugurait la journée, il s’asseyait à son bureau et commençait son heure de cours par une digression philosophique de quelques minutes pour nous entretenir d’une réflexion, d’une idée, d’un sujet d’actualité, d’un bouquin, parfois de nature religieuse mais pas forcément… De ces séances, il me reste cet aphorisme : « Hâtez-vous lentement », qui interroge notre rapport au temps et qui serait particulièrement adapté à cette parenthèse de confinement.

Le frère Chermain était aussi le directeur de l’école. Même quand on ne l’avait pas en cours, on voyait très souvent sa silhouette longiligne surmontée d’une petite tête dégarnie marcher à pas rapide dans les longs couloirs du collège. Sa tenue minimaliste variait peu : un pantalon foncé uni qui ressemblait parfois à celui d’un cuisinier, et un pull de laine qui hésitait entre le gris et marron, plus léger l’été, à col roulé l’hiver. C’était la tenue du Frère Chermain, sobre et éternelle.
Signe particulier : il lui manquait le bout de deux ou trois phalanges, séquelles, disait-on, d’une manipulation imprudente de la trancheuse à pain de la cantine.

Chermain habitait le collège, il vivait au collège, il était le collège. Sept jours sur sept, été comme hiver, pendant l’école comme pendant les vacances. Si c’était un professeur peu mémorable, c’était en revanche un grand directeur et un remarquable gestionnaire. Il parvenait à équilibrer le budget de ce petit collège catholique de zone rurale sans faire appel aux subsides des parents : la scolarité était gratuite. Pour cela, il faisait feu de tout bois : il accueillait des classes vertes et des classes de neige, et parvenait ainsi à financer des activités inédites dans la région : ski de fond avec l’achat du matériel adapté, équitation au club hippique de Saint-flour. Très tôt, il a formé les professeurs à l’informatique au tout début des années 80, avant d’équiper le collège de luxueux Amstrad CPC pendant que le ministère se débattait avec des TO7-70 dans les écoles publiques.

Il y avait aussi le potager : une grande parcelle de terre, qu’il avait à coeur de cultiver de ses mains. Il était ainsi très fréquent de le voir courbé en train de sarcler les pommes de terre quand on passait sur la route bordant l’école. Il y passait un temps infini, et je crois que c’était un peu sa fierté. Il y a sans doute gagné son surnom de « gratus », plus affectueux que péjoratif. Pendant les cours de gym, il sollicitait parfois l’aide de quelques camarades peu portés sur l’exercice physique, lesquels étaient ravis de donner un coup de main au jardin plutôt que de jouer au foot ou d’effectuer des tours de terrain en courant.
Ce grand potager servait bien sûr à alimenter en produits frais et à moindre coût la cantine du collège. Car la cuisine ici était faite maison, et le cuisinier était réputé, notamment pour ses pâtisseries…
Au bout du potager, il y avait des loges à cochons, nourris par les épluchures. A l’autre extrémité du domaine, derrière les terrains de sport, un grand verger. Des pruniers et surtout des pommiers dont les frères, parfois assistés de quelques élèves, confectionnaient à chaque rentrée scolaire un merveilleux jus de pommes, qui au bout de quelques semaines se transformait en cidre légèrement effervescent.

Faire beaucoup avec peu, ç’aurait pu être la devise du frère Chermain, le tout avec bienveillance et gentillesse. Il avait aussi et surtout une grande intelligence relationnelle. Pourtant pas doté d’un grand charisme, mais courageux et tenace, il arrivait toujours à trouver des ressources pour atteindre les objectifs qu’il s’était fixés. Il n’hésitait pas pour cela à solliciter des professeurs ou des parents d’élèves pour venir l’aider. Ces derniers le tenant en haute estime, avaient rarement le coeur de lui refuser le moindre service. Qu’il s’agisse d’entretenir les espaces verts, de repeindre une salle de classe, toute la communauté scolaire était mise à contribution. Et c’était un peu ça l’esprit du Collège Notre Dame des Oliviers : un ensemble de personnes qui s’oublient un petit peu pour permettre le succès du collectif et des enfants. Ca paraissait tellement simple à faire quand c’est lui qui le faisait. Aujourd’hui, je mesure la difficulté qu’il y a à motiver des gens, et à les impliquer sur la durée pour participer à un projet commun. Le frère Chermain était sans nul doute un grand entrepreneur dans son genre. Il gérait magistralement un collège, il aurait tout aussi bien pu gérer une entreprise industrielle, ou une collectivité…

Pendant la petite cérémonie de juin 87, à moitié paralysé par le trac, j’avais pris la parole au nom de mes camarades, après le discours de Madame Chastel qui s’exprimait au nom des professeurs. Nous étions en petit comité, pas plus de trente ou quarante personnes dans mon souvenir. C’est peu pour célébrer une carrière, et même une vie au service des autres. Nous étions debout sur le carrelage à motifs floraux du réfectoire. Puis, nous avions partagé un verre et quelques gourmandises apéritives. Quelques minutes après, c’était fini.
Et puis, on a oublié. Chacun est parti de son côté, la classe de 3ème 1 s’est dissoute, j’ai revu très peu d’anciens depuis. Quant au Frère Chermain, j’avais été ému d’échanger quelques mots avec lui lors du cinquantenaire de l’école en 2012.

Ce sont mes parents, qui avaient gardé le contact, qui m’ont appris hier son décès, à l’âge de 95 ans. Aujourd’hui, je repense à lui. On est tous le produit des gens que nous avons rencontrés, la somme des personnages qui nous ont influencés. A ce titre, je garde un peu du frère Chermain dans mon coeur.

A cause des règles sanitaires actuelles, les obsèques vont se dérouler dans une église déserte. Quelle tristesse. Le défunt n’a plus de famille, sauf sa soeur du même âge. Tant d’anciens élèves, d’anciens collègues, d’anciens parents, d’anciens neussarguais auraient voulu, j’en suis sûr, lui rendre un dernier hommage. Si l’on devait réunir toutes les personnes qu’il a aidées, tous ceux à qui il a permis de s’élever, à qui il a apporté quelque chose à un moment ou à un autre de leur vie, il y aurait de quoi remplir quelques basiliques. Pourtant, le convoi funéraire cheminera seul, dans un minimalisme, une humilité et un sobriété extrêmes que n’aurait cependant pas reniés l’intéressé.
Alors que dire, sinon : Merci et reposez en paix.

Avis d’obsèques paru dans la Montagne du 15 avril 2020

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