La délinquance et la politique à Marseille

Le 23 mars 2021

Pourquoi les meurtres par balle en pleine rue sont-ils si fréquents à Marseille ? La réponse, plus complexe qu’il n’y paraît, se trouve dans La Fabrique du Monstre, un livre remarquable du journaliste Philippe Pujol récompensé du prestigieux prix Albert Londres. L’auteur est, parmi les journalistes sudistes, l’un des tout meilleurs connaisseurs de la vie des quartiers nord de Marseille, ces zones qui concentrent à la fois une extrême pauvreté et les lieux de tous les trafics, de toutes les drogues, de toutes les violences.

Dès le début du livre, j’ai été scotché par la réalité des fameux quartiers nord, et la façon de la décrire de Pujol qui contraste avec pas mal de clichés véhiculés par des media adeptes de raccourcis faciles. Dans toutes les affaires évoquées, on est immergé au sein d’actions violentes, et même dans les familles des protagonistes qu’il a souvent été interviewer. On partage le quotidien de ces guetteurs, dealers, ou caïds de cités. En liberté comme en prison. Et la réalité est nuancée, il y a quelquefois des méchants pour lesquels on se prend à éprouver un certain attachement lorsqu’ils se comportent vertueusement, certes à temps partiel. Et ce en dépit de casiers judiciaires débordant. Ce livre n’excuse pas, mais nous ouvre les yeux et nous aide à comprendre pourquoi ces quartiers de Marseille concentrent violence et taux de criminalité record. Le nombre d’homicides y est assez vertigineux, parfois même dans une même famille, ainsi ce père qui veut venger l’assassinat de son fils et qui est envoyé ad patres à son tour, laissant une femme et des enfants terrassés de chagrin et de dettes.

La seconde partie du livre sort des quartiers pour se concentrer sur la politique locale. Ici encore, le récit est édifiant, la quasi-totalité de la classe politique de la région est adepte du clientélisme et des petits arrangements entre amis. En particulier dans le business de l’immobilier, ainsi que pour ce qui concerne les subventions aux associations. Defferre, Muselier, Gaudin, les frères Guérini, et les autres, jusqu’au syndicat FO et au FN… C’est comme si le principal objectif poursuivi par les politiques était que l’argent public dépensé profite à un maximum d’amis, afin que le décisionnaire puisse en tirer un bénéfice électoral à la prochaine élection ; retour d’ascenseur oblige. Un dysfonctionnement qui n’est pas une exclusivité marseillaise, mais qui ici est poussé à son paroxysme, faisant écrire à l’auteur en page 247 à propos d’un élu audacieux : « Seulement, si l’homme ambitionne de devenir le nouveau maire de Marseille, il lui faudra autre chose qu’une base fragile, volatile et peu portée sur le vote. Comme les autres partis, il aura besoin des milieux de la finance, des affaires et de la pègre. Sans eux, rien ne se fait à Marseille. »
Le meilleur essai que j’aie lu cette année.

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