Coup de foudre

Le 13 février 2021

Je l’avais vue tout de suite, ce fut comme un coup de foudre. Elle était tellement fascinante, d’une beauté épurée et éternelle, et d’une chaleur contagieuse, elle invitait à la fois à la contemplation et à la convivialité. Elle était faite pour moi, et réciproquement. En m’approchant, je l’ai effleurée de ma main droite et en suis tombée instantanément amoureux. Tomber amoureux d’une table, c’est inattendu. On avait lessivé une poignée de vendeurs de meubles, tenté des boutiques cossues de centre-ville, et puis des grandes surfaces impersonnelles, le trio infernal But-Confo-Ikea. Mais rien ne nous intéressait, on avait l’impression que tout se ressemblait, qu’il n’y avait aucune âme, aucune identité, aucun charme à tous ces meubles modernes en mélaminé ou, ceux exagérément chantournés dans leurs blocs massifs ostentatoires.
Et alors, on a vu la table. Tout en orme, un bois noble. C’est en menuiserie une essence qui a presque complètement disparu du fait d’une maladie. Mais notre table est antérieure à la catastrophe, elle est en orme recyclé, du bois qui a déjà eu une vie et qui a été sauvé de la destruction. Peut-être ce bois qu’on a compacté provient-il d’épaisses portes de châteaux médiévaux ? De poutres de cathédrales ? De charpentes de navires de légende ? Ou de planchers de vieux pensionnats désaffectés ? En tous cas, le veinage est magnifique et donne l’impression que notre table est multi-centenaire. Son esthétique est tout ce qu’il y a de plus contemporaine, dans une simplicité extrême : un parallélépipède pour le plateau, quatre petits pour les pieds. Et c’est tout. Aucun luxe inutile, aucune pièce de renfort disgracieuse, ce qui confère à l’ensemble une pureté remarquable, une esthétique unique, et une légèreté apparente pour un meuble qui pèse tout de même son quintal. Au toucher, c’est magique, on a l’impression qu’un arbre est dans la maison, que la forêt nous a fait don d’un de ces plus dignes représentants, avec une capacité à émouvoir les sens et apaiser l’esprit. Oui, je suis de ceux que les balades en forêt et la proximité de grands arbres apaisent plus sûrement qu’un anxiolytique. Le soir de l’arrivée de la table dans notre salle à manger, j’ai bien failli dormir dessus tellement j’étais heureux.

Je suis en train de lire le dernier livre de Philippe Delerm, La vie en Relief, et j’ai eu envie, à mon tour, de vous faire partager modestement un petit plaisir minuscule. Je laisse aussi un bel extrait (p.72) qui résume la philosophie de l’auteur :

<< Vivre par les toutes petites choses. Des sensations infimes, des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs, des atmosphères. Ecrire sur tout cela. Car écrire et vivre, c’est la vie en relief, une opération qui s’est imposée lentement. Transformer en sujet ce qui n’en est pas un, la perspective est délicieuse. Elle donne le sentiment que l’existence est inépuisable, qu’il y aura toujours un angle différent à trouver, à chaque fois l’impression de respirer plus large, en ayant tiré de la vie même ce qu’elle contenait mais demeurait enfoui. >>

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