La double vie de Bernardo

Le 30 janvier 2020

Ma fille est fan de Zorro, la série télé des années 50. J’y suis un peu pour quelque chose puisqu’on la regardait ensemble quand elle était petite. Mais on n’en a pas la même lecture. Elle, en passionnée d’équitation, est fascinée par Tornado, le fier destrier noir. Ca l’impressionne toujours que le fidèle cheval réponde au sifflement de son maître, et vienne se placer toujours idéalement pour que le héros saute sur son dos, lui permettant ainsi de prendre une avance précieuse sur ses poursuivants. Et elle est également hypnotisée par le sourire perpétuel du justicier masqué, surtout lors des combats à l’épée. Il est comme ça Zorro, toujours de bonne humeur, un rien l’amuse, c’est un bon tempérament.
Pendant ce temps, je préfère observer Bernardo, le serviteur sourd-muet. Enfin, s’il est bel et bien muet, il n’est pas vraiment sourd, mais tout le monde le croit, et c’est bien pratique car ça fait de lui un espion hors pair. Bernardo est un peu une sorte de James Bond, mais en plus simplet, plus zélé, plus bedonnant, moins dangereux, moins arrogant et infiniment moins séducteur.

Sauf que Bernardo a une double vie. Quand il a fini sa journée au service de Zorro, il franchit une porte secrète, quitte le Los Angeles du XVIIIème, et démarre alors un mi-temps au sein de sa fabrique de porcelaine. Il s’y est fait un nom au point que certaines de ses oeuvres sont visibles aujourd’hui au musée national Adrien Dubouché de Limoges, also known as « Cité de la céramique ». On y était le week-end dernier, le samedi. On avait prévu de le visiter la veille, mais même la porcelaine a ses mouvements sociaux, le musée était en grève.
Le lendemain donc, on a vu plein d’assiettes, assiettes plates, assiettes creuses, à soupe, à dessert, des tasses, des soucoupes, des théières, des soupières, des vases immenses et aussi des petits, et des bols, et des pots, et encore des mugs et puis des mazagrans… Plus de 5000 pièces, et encore un gardien très bavard nous a expliqué qu’il y en avait 7000 de plus dans les réserves.
On a vu des poteries grecques complètement craquelées que des archéologues avaient dû recoller patiemment comme le faisait François Pignon avec sa tour Eiffel en allumettes. On a vu des amphores romaines qui ne tiennent pas debout – curieuse invention. Et puis, il y avait une vitrine dédiée à la porcelaine de Chine, bleu et blanche comme dans les restaurants chinois. Car ce sont les chinois qui ont inventé la porcelaine. Moi qui croyais que c’était les limousins ! On les a copiés, et maintenant dans un formidable retournement de l’histoire, ce sont les chinois qui nous copient et nous rachètent à tour de bras… Les chinois ont tout inventé : ils ont inventé la poudre, c’est dire. Et en y regardant bien, ils ont même inventé Youporn en glissant des images cochonnes au fond des verres à saké. Je n’ai malheureusement pas vu vérifier si le fond des vases en porcelaine de Chine époque Kangxi en étaient équipées…

En fait, ce musée, c’est comme un IKEA dont le rayon vaisselle aurait progressivement envahi toute la surface. Et je dois avouer que je n’ai jamais été passionné par le rayon vaisselle d’IKEA. Ni même par celui d’Ambiance & Styles ou de Casa, ce n’est pas la question.

Alors, on a accéléré vers la sortie, d’autant qu’il nous fallait semer le gardien qui nous collait comme un vieux Malabar sous la semelle de mes Onitsuka Tiger Mexico 66. Il nous avait raconté la moitié de sa vie, maladies et affaires de famille comprises, et cherchait à nous recroiser sur notre parcours pour nous raconter l’autre moitié. Or, la première partie n’était pas hyper passionnante, sa première vie professionnelle comme gardien de la cathédrale du Mans, ainsi que l’énumération des spécialités mancelles – les rillettes et les 24 Heures – ne nous avait pas beaucoup impressionnés… Nous n’avons dû notre salut qu’à un escalier qui nous a menés au dernier étage du musée pour le clou de la visite : celui consacré à la porcelaine de Limoges.
Et là, rien. Enfin, si : encore des assiettes, des tasses, des vases, des grands, des petits, des moches, des anciens, des vétustes, des antiques, des désuets, des fendus, et aussi quelques neufs qui brillent.

J’ai passé un peu de temps devant une vitrine où étaient disposées quelques assiettes illustrées d’images de la première guerre mondiale. C’est drôle car ces assiettes avaient dû être réalisées en 1916. La légende gravée sur leurs bordures faisait état de la « Guerre contre l’Allemagne 1914-1916 ». J’ai beaucoup aimé cette bizarrerie. Possible que ça ait donné une certaine valeur à ces modèles obsolètes dès la sortie du four. L’une d’elle montrait un poilu de trois-quarts dos, en train de scruter une voie ferrée déserte. La légende disait « Certains ont connu la Somme, et ont bourlingué sur tous les terrains pendant que d’autres ont regardé passer les trains ». Sur la partie basse : les initiales GVC, pour « Gardes des Voies de Communication » – merci Google.

En fait c’est ce que j’ai retenu de ma visite. En sortant du musée, j’ai longtemps médité sur cette assiette des GVC. Etait-elle un hommage maladroit à cette unité méconnue à qui on avait confié un travail peu valorisant, ou au contraire une attaque contre une unité de planqués de la grande guerre… Je n’ai pas encore la réponse.